L’inflation en zone euro a connu une trajectoire spectaculaire depuis 2021. Portée par la réouverture post-pandémique et les perturbations sur les chaînes d’approvisionnement mondiales, l’inflation avait ensuite été amplifiée par le choc énergétique consécutif au conflit en Ukraine. L’indice des prix à la consommation harmonisé (IPCH) a culminé à 10,6 % en glissement annuel en octobre 2022, selon les données d’Eurostat. Du jamais-vu depuis la création de la zone euro.
Le reflux a été rapide, au moins en apparence. Fin 2024, l’inflation globale était revenue à des niveaux proches de 2 %, l’objectif officiel de la BCE. Mais cette convergence vers la cible mérite d’être décortiquée, car elle ne renseigne guère sur la nature des pressions inflationnistes résiduelles ni sur leur persistance potentielle.
Pour un praticien, ce n’est pas tant le chiffre de manchette qui compte que la décomposition de l’inflation en ses grandes composantes. Eurostat publie chaque mois une estimation rapide de l’IPCH avec une ventilation par catégories : énergie, alimentation, biens industriels hors énergie et services. C’est dans cette grille que se loge l’information véritablement utile.
L’énergie stabilise, les services résistent
La baisse de l’inflation globale en 2023 et 2024 s’explique pour une bonne part par les effets de base sur les prix de l’énergie. Les prix du gaz et de l’électricité avaient flambé en 2022 ; leur normalisation progressive, et parfois leur recul, a mécaniquement pesé sur le chiffre global. Ce phénomène d’effet de base est connu : il peut faire paraître l’inflation maîtrisée alors même que les pressions sous-jacentes restent présentes.
Les biens industriels ont, eux aussi, vu leurs tensions s’atténuer. La normalisation des chaînes d’approvisionnement a réduit les pressions sur les coûts de production, et les entreprises ont progressivement absorbé la hausse des intrants sans la répercuter davantage en aval.
Le point de vigilance, identifié dans les bulletins économiques de la BCE depuis plusieurs trimestres, se situe du côté des services. En 2024, leur inflation en zone euro restait nettement supérieure à 3 %, soutenue par une dynamique salariale encore ferme dans plusieurs pays membres, notamment en Allemagne. Les employeurs ont accordé des hausses de salaires pour compenser les pertes de pouvoir d’achat des années précédentes, et cette répercussion dans les coûts de main-d’œuvre des secteurs à forte intensité de travail ne se dissipe pas rapidement.
Ce clivage entre l’inflation des biens, qui recule, et l’inflation des services, qui se normalise plus lentement, est précisément ce que la BCE surveille à travers son indicateur d’inflation sous-jacente (IPCH hors énergie et alimentation). C’est cet indicateur, plus que le chiffre global, qui oriente les décisions du Conseil des gouverneurs.
Les taux réels en zone euro : retour en territoire positif depuis 2024
Pour un investisseur, la question de l’inflation ne se pose pas isolément. Ce qui importe vraiment, c’est le niveau des taux d’intérêt réels, soit la différence entre les taux nominaux et l’inflation anticipée. Cette notion, longtemps reléguée au second plan dans un contexte de répression financière, a retrouvé toute sa pertinence depuis 2022.
Jusqu’en 2021, les taux directeurs de la BCE étaient nuls, voire négatifs. L’inflation, même modeste, suffisait à maintenir les taux réels en territoire négatif. Pour un investisseur obligataire, cela signifiait accepter une érosion certaine du pouvoir d’achat en contrepartie d’une exposition aux obligations d’État ou aux émetteurs investment grade. Les actifs réels et les actions de croissance bénéficiaient mécaniquement de ce contexte.
La situation a changé en profondeur. Après avoir porté le taux de la facilité de dépôt de -0,5 % à 4 % entre juillet 2022 et septembre 2023, la BCE a amorcé un cycle de détente à partir de juin 2024. Les baisses successives ont ramené ce taux directeur dans une fourchette comprise entre 2,5 % et 3 %. Avec une inflation proche de 2 %, les taux réels à court terme se situent désormais légèrement en territoire positif, autour de 0,5 % à 1 % selon les estimations des économistes.
Pour un gérant obligataire, ce retour en territoire positif est une inflexion majeure. Les obligations d’État à court terme de la zone euro offrent de nouveau un rendement qui compense au moins partiellement l’inflation. La question de la duration se pose avec acuité : faut-il allonger le portefeuille pour capter les rendements plus élevés sur les maturités longues, au risque d’une sensibilité accrue aux révisions des anticipations d’inflation ? Ou vaut-il mieux conserver des maturités courtes, moins exposées mais moins rémunératrices ?
La réponse dépend largement de la trajectoire attendue pour les services et les salaires. Si l’inflation sous-jacente converge vers 2 % dans les prochains trimestres, la BCE pourra poursuivre son cycle de détente, et les taux longs pourraient reculer, bénéficiant aux détenteurs d’obligations longues. Si la dynamique salariale s’avère plus persistante, la BCE pourrait marquer une pause, ce qui pèserait sur les valorisations obligataires.
Ce que cela change concrètement pour les gérants et les épargnants
Pour les gérants de portefeuilles multi-actifs, les implications sont directes. Un environnement de taux réels positifs modifie le taux d’actualisation des flux futurs, ce qui affecte surtout les actifs à duration longue : actions de croissance à valorisation élevée, actifs immobiliers cotés. Les secteurs à revenus réguliers et à faible endettement trouvent en revanche un terrain plus favorable, comme certaines bancaires qui bénéficient de marges d’intérêts restaurées.
Pour les épargnants, le signal est positif mais nuancé. Les produits d’épargne réglementée, comme le Livret A en France, ont vu leur taux se repositionner à la hausse durant la période inflationniste, puis sont entrés en phase de révision à la baisse avec le recul de l’inflation. Les contrats d’assurance-vie en euros retrouvent progressivement de l’intérêt, à mesure que les assureurs peuvent investir à des taux plus rémunérateurs sur les nouvelles collectes. Mais le rendement réel de ces produits reste tributaire de la trajectoire de l’inflation : une surprise à la hausse suffirait à le repasser en territoire négatif.
Lire l’inflation comme un praticien, pas comme un commentateur
Le chiffre global d’inflation est une entrée en matière, pas une conclusion. Ce qui guide réellement les décisions d’allocation, c’est d’abord la lecture des composantes, puis la trajectoire de l’inflation sous-jacente. Et derrière ces deux lectures, le positionnement des taux réels. En 2025, la zone euro se trouve dans une configuration inédite depuis plus d’une décennie : des taux réels légèrement positifs, mais fragiles, car adossés à une désinflation dont la dernière étape, celle des services, n’est pas encore complètement achevée.
La prochaine publication d’Eurostat sur l’IPCH de la zone euro offrira, comme chaque mois, une occasion de réévaluer cette lecture. Elle n’est intéressante que si on sait ce qu’on y cherche : non pas un chiffre à commenter, mais un signal à interpréter dans une logique d’allocation.


